Irene_NemirovskyL'étrange destin d'Irène Némirovsky

LEMONDE 01.12.10

Le Monde

Le 17 juillet 1942, au départ du convoi n° 6 en partance de Pithiviers (Loiret) pour Auschwitz, au côté des ménagères, coiffeuses, cultivatrices, vendeuses, figurait une femme de lettres au destin surprenant : Irène Némirovsky (1903-1942). Contaminée par le typhus, elle mourut un mois plus tard, le 19 août, dans l'enceinte du camp.

L'auteur de Suite française - succès phénoménal de librairie en France et à l'étranger depuis sa redécouverte en 2004 - laissait aux bons soins de ses enfants son manuscrit, "mon chef-d'oeuvre", comme elle l'appelait. Il fait partie des 250 documents de l'exposition qui lui est consacrée au Mémorial de la Shoah, et reprend, enrichie, la présentation faite, en 2009, au Museum of Jewish Heritage de New York.

Le commissaire de l'exposition, Olivier Philipponnat, a respecté la chronologie. Russe, française, apatride et juive, telles sont les identités successives de cet écrivain hors norme. Dans Suite française, Irène Némirovsky avait, elle aussi, établi les bornes chronologiques de son roman : 1940-1945. La dernière partie, intitulée "La Paix", s'achevait par la victoire des armées anglo-américaines, avec une formidable prescience.

La France, c'était la vie

Pourquoi Irène Némirovsky n'a-t-elle pas quitté la France ? Issue d'un milieu juif aisé, cosmopolite - elle est née à Kiev de parents banquiers d'origine russe -, la jeune femme, étudiante à la Sorbonne, épouse en 1926, à Paris, Michel Epstein, fils d'une famille de banquier. Son arrivée en France était récente : 1919, mais elle avait été élevée dans l'amour de la culture et de la langue françaises. La France, c'était la vie. Pourtant, dans sa brève existence, elle n'aura jamais réussi à obtenir la nationalité française ni le prix Goncourt.

L'écrivain n'ignorait rien de la menace nazie. A partir de 1940, les avanies se sont multipliées sur ses proches. Son mari est radié des cadres de la banque où il travaille. L'éditeur Jean Fayard casse un contrat d'édition pour se soumettre à la nouvelle législation sur les auteurs juifs. Malgré cela, elle installe sa famille dans un petit village de Bourgogne, Issy-l'Evêque, au nord de la zone de démarcation, plutôt qu'en zone sud. Elle ne voulait pas s'éloigner de Paris, la capitale des lettres, même si elle avait de plus en plus de mal à y être publiée.

Collaboratrice épisodique de l'hebdomadaire d'extrême droite Gringoire, auteur d'un portrait au vitriol d'un banquier juif dans David Golder, le roman paru en 1929 chez Grasset qui l'a rendue célèbre - un règlement de comptes familial -, Irène Némirovsky a paru peu sensible à la montée de l'antisémitisme en France, voire, par ses écrits, avoir contribué à son essor.

Auteur, avec Patrick Lienhardt, d'une biographie d'Irène Némirovsky (Grasset/Denoël, 2007), Olivier Philipponnat récuse cette interprétation. Pour lui, "la jeune femme a, au contraire, pris cruellement conscience de son identité juive". De même, Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah, se dit très fier d'accueillir dans ses locaux "une exposition sur un grand écrivain juif et français qui fait débat". "Irène Némirovsky et son mari sont morts assassinés à Auschwitz. A ce titre, ils intéressent le Mémorial", ajoute-t-il.


"Il me semble parfois que je suis étrangère...", Irène Némirovsky. Mémorial de la Shoah. 17, rue Geoffroy-l'Asnier, Paris 4e. Jusqu'au 8 mars. De 10 heures à 18 heures, le jeudi jusqu'à 22 heures. Fermé le samedi. Entrée libre.
Catalogue. "Irène Némirovsky, un destin en images" (Denoël/IMEC, 144 p., 25 €).

Alain Beuve-Méry